"JARDIN POUR RETROUVER LA LUNE" Corinne Chorier  avril 2018
"Comme beaucoup d’artistes, Francis Berthaul fonctionne avec des séries. L’une d’elles est consacrée à la lune, l’astre onirique par excellence. Et j’ai choisi de me concentrer sur une peinture intitulée Des jardins pour retrouver la lune. En l’occurrence, cette peinture représente plutôt un paysage, mais pour Berthault, le titre a son importance, il est même indispensable.
Et s’il a choisi le mot « jardins » c’est pour souligner qu’il ne s’agit pas d’un paysage inhabité ; s’il n’est pas complètement « domestiqué », du moins il révèle des traces de la vie en montagne, maisons, champs, peut être arbres de culture ; tout cela est à l’échelle des habitants.
La peinture représente donc un paysage imaginaire des Préalpes. Elle mesure 80cm sur 80cm et dans une atmosphère générale de bleu, intense, elle déroule des plaines, des monts et des plateaux de moyenne altitude, sans aucun pic sévère ni étendue de neige. Ca et là des éclats de jaune de rose ou de bleu plus clair soulignent une pente, une étendue d’eau. Au milieu du tableau, non visible au premier coup d’œil ,le relief est recouvert d’une carte routière dont les lignes sinueuses semblent dévaler les pentes. L’horizon est dégagé, Le ciel occupe la moitié supérieure du tableau, et en son centre flotte une lune brillante et minuscule.
Univers onirique
Ce qui me plaît dans cette œuvre, c’est qu’elle porte en elle tous les ingrédients et la manière de Bertault : au plan technique, il utilise l’acrylique, qui produit souvent des couleurs très saturées, mais sa manière de travailler ici fait écho aux peintures de paysage traditionnelles à l’huile. Par exemple le ciel bleu intense loin d’être en aplat, est traversé de touches d’autres teintes qui lui donnent une véritable vibration.
La puissance onirique de l’œuvre vient de l’ambiguité/l’incertitude  de l’atmosphère : la lumière n’est ni tout à fait celle du  jour, ni tout à fait celle de la nuit : le paysage se situe à la lisière du rêve et de la réalité. L’artiste a choisi un point de vue très au- dessus de l’horizon, en plongée, on peut s’imaginer qu’il est monté sur un sommet proche, d’où il domine la situation, ou qu’il le survole depuis un parapente. Pour les familiers de la région d’Annecy, qui croisent au- dessus d’eux ces drôles d’oiseaux dans le ciel, cette vision n’a rien de surprenant.
En même temps, la construction du tableau a quelque chose de très classique, avec deux grandes masses d’ombre de chaque coté au premier plan, qui aspirent le regard au centre, vers les reliefs de moyenne montagne éclairées d’un jaune lumineux. Là encore on est à la frontière du naturalisme et de l’imaginaire. On connaît ces éclairages très contrastés qui animent, par exemple après un orage, des zones très sombres et d’autres très claires, exaltant l’or des blés ou le jaune du colza. Mais là les couleurs sont tout sauf naturelles.
Quelque chose aussi ajoute à cette impression de rêve, c’est ce tout petit point blanc au milieu du ciel, la lune, une lune pleine sans halo, qui n’éclaire rien du tout. Et finalement c’est cette lumière étrange, venant de plusieurs points de la toile, du fond de l’horizon comme depuis les  collines à mi-distance saturées de jaune, qui contribue à l’atmosphère de mystère qui baigne le tableau.
Le ciel dégrade des coloris d’un bleu intense, tirant sur le violet tout en haut, puis mêlé de vert, avec quelques traces de rouge, et se termine par un bleu presque turquoise en bas, jusqu’à une ligne d’horizon bleu très pâle, à l’endroit où le ciel rejoint la terre.
Cette lueur bleu pâle sur la ligne d’horizon, qui évoque l’aurore.
Voilà donc pour l’atmosphère générale. En s’approchant du tableau, on découvre une carte routière, un autre outil de prédilection du travail de Francis Berthaut.  Même si on ne peut pas négliger le pouvoir d’évocation des cartes (l’artiste est aussi un grand voyageur), elles sont utilisées uniquement pour leur caractère graphique. Le lieu cartographié n’a pas d’importance, même si ici, l’on reconnait une carte d’Autriche.
La carte géographique, avec ses plis, ses déchirures éventuelles, et ses tracés sinueux de routes et de rivières ajoutent à la vie du paysage, comme des artères et des vaisseaux sanguins, c’est l’artiste lui- même qui le dit.
La technique du collage
L’œuvre forme alors un palimpseste, c’est-à-dire un travail qui recouvre celui qui était inscrit auparavant sur la toile. (C’est comme les textes des manuscrits anciens qui sont effacés pour qu’on y écrive un nouveau texte). Mais j’ai envie de renvoyer aussi au  sens figuré du mot . C’est le mécanisme psychologique qui conduit à oublier les évènements anciens pour leur substituer les plus récents. Et cela me ramène à ce travail de Berthault qui, dans ses collages ou dans ses dessins recourt largement, et même avec un certain fanatisme, à des papiers d’archives.
Là où les archivistes ou les conservateurs n’auraient d’autre obsession que celle de conserver, en l’état, la pièce d’archive, de patiemment la dépoussiérer ou la reconstituer si elle est abimée, Francis Berthault se joue de ses plis, de ses déchirures ; il la découpe ou la chiffonne allègrement. Et se réjouit de la richesse plastique offerte par ces belles écritures du passé à l’encre pâle, par ces colonnes de chiffres si rigoureusement alignés, et par ces splendides signatures."

Lunes
En auras-tu assez,
De tourner en écoutant,
Nos désarrois.
Toi, qui passes et repasses,
Toi qui amasses et entasses,
Et ne jamais ne te lasses.
Jours après jours,
Mes émois s’effritent
Et roulent au vent.
La brise abuse.
Ou emporteras-elle
Ces vieux rêves passés ?